// Komarudin Shan //

// Komarudin Shan //

Texte de l'atelier "Écrire le réel", animé par Delphine Eyraud, AMU 2019/2020

22 mai 1978. Komarudin Shan, éminent fonctionnaire de police de la délicieuse ville de Pekanbaru, n’est pas peu fier. Il y a un mois jour pour jour, et après plus d’un an d’efforts, il a mis la main sur le plus gros trafic de stups de la région. Une tonne et demi de poudre blanche, trois cents kilos de pilules roses, des centaines de sachets de buvards de LSD… Déchaussé, les pieds posés sur son vieux bureau d’acajou de contrebande, il tire voluptueusement sur son énorme cigare, de contrebande lui aussi, en se régalant à l’avance du traitement que va lui réserver sa hiérarchie. Villa de fonction pieds dans l’eau, chauffeur, jolies filles sur demande. Bref, la panoplie intégrale du grand gagnant au concours.
Mais trêve de rêverie. Deux jours plus tôt, une note officielle lui est parvenue. Il se dit en haut lieu que le butin saisi auprès des trafiquants pourrait susciter chez certains policiers la tentation de faire quelque profit. Bien que très humaine, cette réaction doit à tout prix être enraillée et pour cela, sa hiérarchie lui fait savoir qu’elle attend de lui qu’il fasse disparaître toute la saisie dans les plus brefs délais. Par quelque moyen que ce soit. Les frais, s’il devait y en avoir, lui seraient intégralement remboursés.
Komarudin Shan s’est creusé la cervelle comme jamais et la solution lui est arrivée dans la nuit. Comme un songe. L’ange de la clairvoyance est venu lui parler dans son sommeil. “Brûle tout !”, qu’il a entendu entre deux ronflements…
Ce qu’il a fait. Ni une, ni deux, il a appelé le centre d’équarrissage de la ville. “Réquisitionné !” qu’il a dit. “Soyez prêts à laisser aux fonctionnaires de police l’utilisation de tous vos fours et de tout matériel nécessaire à la crémation de grandes quantités de… de… Secret défense ! Soyez prêts !”
Et le centre d’équarrissage de la ville, en la personne de Roel Ribok, s’était exécuté.
Si bien que cet après-midi là, les pieds déchaussés posés sur son bureau, cette dernière mission rondement menée le matin même, Komarudin Shan se sent l’homme le plus épatant du monde.
C’est précisément à ce moment là, alors qu’il s’apprête à inhaler une longue bouffée de son excellent cigare, qu’il a une vision. La lampe de bureau danse. Elle réalise une des plus belles danses du ventre qu’il n’ait jamais vues. D’ailleurs sa lampe de bureau n’est pas une lampe de bureau. C’est une femme. Une femme qui se dresse devant lui et qui ondoie dans des atours de soie et de perles rares, scintillante et étourdissante. Il sent ses yeux s’arrondir. Son cerveau se diluer dans une transe inconnue jusqu’alors. Des brumes s’élèvent de toutes parts. Son bureau tout entier devient mou. Mais qui vient ? Est-ce bien Guntur, le brigadier-chef, qui fait irruption, nu hormis son képi ? Des voix partout résonnent. Sa vue se brouille. La brume peu à peu s’épaissit jusqu’à ce que tout disparaisse et qu’il glisse, quasi inconscient, sous son bureau d’acajou contrefait.

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