// La visiteuse d’Hashima Tsunai //

// La visiteuse d’Hashima Tsunai //

L’image du voisin me revint. Puis sa voix. Son chant, chaque matin, vers cinq heures. Presque au même moment que le coq de la ferme, au loin. Sa barbe mousseuse et brune, aussi touffue que la végétation qui m’entoure et recouvre la majeure partie de la route. Cette route que j’avais empruntée matin et soir. La descendre dans le brouillard ; la remonter dans le crépuscule. Comment s’appelait-il déjà ? J’ai oublié.

Au milieu de la verdure, je cherche le chemin creux. De la pointe du bâton, j’écarte fougères et branches. Il est là. Il aurait pu disparaître mais il a gardé son relief : deux bandes de terre claire que sépare une ligne verte. Qu’est devenue sa maison ? Était-elle à gauche ou à droite ? J’ai oublié.

J’avance, courbée sous la ramure. La brume posée sur les feuilles se mue en gouttes d’eau et glisse dans mon cou. Odeur d’humus et de champignons. Craquements de brindilles. Bruissement de petits animaux. J’avance et me redresse. La brume est plus intense et les fougères moins denses. Les arbres se déploient pour affleurer le ciel. Pas un brin d’air. Pas un souffle de vent. Depuis quand une présence humaine a-t-elle foulé du pied ces lieux ? Quelque part, un oiseau prend son vol. Quand avons-nous fui ? Était-ce un lundi ou un mardi ? Ou tout autre jour de la semaine ? Avais-je eu école la journée ? J’ai oublié.

J’avance et le bâton me précède. Lance noueuse de bois clair et mort, sanglée de cuir à mon poignet, elle s’élève puis retombe, s’élève puis retombe, m’entraîne et je la suis. Chaque pas amène avec lui une image, esquisse d’un souvenir. Le sourire du voisin quand il passait devant notre maison. Son salut de la main. Son couvre-chef de style anglais, rapporté d’une tournée en Europe. Le bâton poursuit sa route. Des pas, des gouttes d’eau, des murmures d’animaux, froissements de feuilles, frémissements de cimes. Je perçois le voisin qui arrive. Je suis dans le jardin. Je porte une robe bleue et blanche, un chapeau de tissu assorti, des chaussettes immaculées et des souliers noirs vernis. Le voisin sourit et me salue, ôtant son feutre en un geste courtois. Que me dit-il ? J’ai oublié.

Le voisin file. La chaîne de sa montre de gousset a scintillé dans la lumière pâle. Au loin une sirène a mugi. Quelle heure pouvait-il bien être ? J’ai oublié.

Le bâton semble s’affoler, presser mon pas. Le sentier se fait plus large, la brume prend de la hauteur. Elle flotte. Le voisin s’éloigne d’un pas dansant. Chantonne-t-il en marchant, comme à son habitude ? J’ai oublié.

Au loin, d’autres sirènes ont rugi. Le sentier forme un coude. Virage sec vers la gauche. Caler le bâton sous mon bras. Le voisin est déjà loin. Je l’ai vu disparaître à l’angle du chemin. Partout, des alarmes résonnent… Au fond du couloir, sous l’escalier de bois, ma mère répond au téléphone. La maison me fait face, fatiguée et résignée, comme une vieille malade attendant de la visite. Un arbre est tombé sur son côté droit, détruisant des fenêtres et une partie de la toiture. Je traverse le sentier.

De la pointe du bâton, je pousse la petite grille de métal, autrefois bleue, aujourd’hui cloquée de rouille et couverte de mousse verte et noire. Le nuage était arrivé, rapide, silencieux et tiède. Peut-être ce jour-là la brume fut-elle un peu moins blanche, un peu soufrée. Peut-être a-t-elle enveloppé le jardin et la maison de son haleine chargée d’atomes. Peut-être a-t-elle emmené avec elle le voisin et son chapeau de feutre ? J’ai oublié.

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