// Épisode 8, Le temps se gâte //

// Épisode 8, Le temps se gâte //

Les aventures de Jeanne Lançon (ou la vie alternative de Paul Éluard)

Une demi-heure plus tard, sous un ciel menaçant, mes deux compagnons prenaient la route. Je regardai la berline bleue s’éloigner puis disparaître dans la lande. Le ciel devenu lourd virait au gris sombre et des nuages épais se bousculaient à l’horizon. Je rentrai et allumai la radio. La météo marine annonçait une forte houle.
Troublée par ce soudain départ, et un peu inquiète à l’idée de dormir seule au bout du monde, je décidai de m’occuper l’esprit en travaillant. Je déballai ma machine à écrire et m’installai sous la véranda afin de mettre au propre les premières fiches remises par Cyclone. Le son des touches envahit la pièce et se mêla bientôt à celui du vent ; la radio diffusait des airs de negro spiritual entrecoupés de communiqués mettant en garde contre l’arrivée d’une tempête aussi imprévue que violente. Je me levai, me postai près de la baie vitrée et contemplai la mer bouillonnante, les rares oiseaux cherchant un refuge et les gerbes d’écume voletant en haut des rochers. Incapable de me concentrer sur ma tâche, je rangeai machine à écrire et documents et me préparai pour une soirée en solitaire : Kir-framboise face au large, disque de swing sur le pick up et gros livre choisi au hasard dans la bibliothèque. Le fumet du lapin au cidre effleurant mes narines me rappela que mon repas du soir était prêt.
Je dînai sous la véranda. Lapin et vin se mariaient à merveille et mon angoisse disparaissait à mesure que je savourais l’un et l’autre. Dehors, l’orage se déchainait et les grondements du tonnerre faisaient trembler les vitres. La sonnerie du téléphone résonna et me tira de mes pensées. Dans un épouvantable grésillement, je peinai à reconnaître la voix de Cyclone. Ses phrases étaient hachurées mais je compris tout de même que Gérard et lui ne rentreraient pas le lendemain. Je m’apprêtais à lui souhaiter une bonne soirée quand la conversation fut interrompue. Je restai quelques instants immobile près du téléphone, tâchant de restituer au mieux cette conversation.
La température avait encore baissé. Je frissonnai. Je montai dans ma chambre, sortis un pull de l’armoire et l’enfilai. Sur le palier, j’observai la lande par la verrière. Le ciel était noir et seuls les éclairs me permettaient d’apercevoir la végétation se cramponnant au sol. Arbres et bosquets se courbaient puis se mettaient à danser frénétiquement. Le vent hurlait en se jetant sur la maison, prêt à briser les parois de verre, les fouettant de broussailles arrachées à la terre. J’allumai une cigarette. Plantée sur mes deux jambes, une main sur la hanche, j’entrepris de défier la tempête. Je la bravai en lui soufflant mes bouffées à la face, la provoquai en sculptant des anneaux de fumée vers le ciel. Mais ma morgue s’évanouit brusquement. À la faveur d’un éclair, je distinguai une silhouette se dirigeant vers la maison. Je me jetai sur l’interrupteur pour éteindre la lumière et restai immobile dans le noir, scrutant les alentours, l’oreille tendue. L’ombre réapparut sur la gauche. Une forme courbée, trapue, longeait le pignon nord. Me souvenant alors où j’étais et que j’y étais seule, je descendis les escaliers quatre à quatre, ouvris nerveusement la porte bleue de la galerie, que je traversai en courant, trouvai, comme indiqué, la clé au fond du vase et me réfugiai dans le phare.

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